Affaire Afriland: un avocat suisse servait de "boite aux lettres" pour permettre à Dan Gertler de contourner les sanctions américaines




Affaire Afriland: un avocat suisse servait de "boite aux lettres" pour permettre à Dan Gertler de contourner les sanctions américaines







Marc Bonnant, avocat. [Laurent Bleuze - RTS]


Deux lanceurs d’alertes congolais accusent la banque Afriland d’avoir permis au milliardaire israélien Dan Gertler de contourner les sanctions américaines. Le nom de l’avocat genevois Marc Bonnant apparaît dans les milliers de documents que Mise au Point a pu consulter.

"Je m’appelle Navy Malela et je suis lanceur d’alerte". Pour la première fois, un ancien salarié d’Afriland First Bank témoigne à visage découvert des pratiques de sa propre banque. Dans une interview accordée à Mise au Point, le Congolais dénonce le réseau de blanchiment d’argent mis en place par Afriland First Bank pour permettre à l’homme d’affaires Dan Gertler de contourner les sanctions américaines à son encontre.

Dan Gertler, qui a fait fortune dans le cuivre et le cobalt, est placé depuis décembre 2017 sur la liste noire des Etats-Unis. Selon le Trésor américain, il aurait fait perdre plus de 1,36 milliard de dollars à l’Etat congolais en deux ans seulement. Depuis, le magnat des mines est interdit de toute transaction touchant au système monétaire américain, sous peine de lourdes sanctions.

Des sanctions contournées

Or, quelques semaines seulement après la mise en place de ces sanctions, l’Israélien a été aperçu dans les couloirs de l’agence d’Afriland First Bank de Kinshasa. "Il est sorti des locaux de la direction générale, suivi par un agent de sécurité de la banque. Ça m’a étonné de le voir dans nos bureaux. Je n’oublierai jamais la phrase que j’ai dite à mon collègue: si ce monsieur commence à venir dans notre banque, on aura de sérieux problèmes", raconte Navy Malela.

Rapidement, les deux collègues découvrent d’importants dépôts en cash effectués en dollars sur les comptes de sociétés gérés par Dan Gertler ou ses proches. "Pour contourner les sanctions, certains dépôts étaient effectués en dollars sur les comptes internes de la banque et ensuite ils passaient en conversion en euros. A partir de là, l’argent pouvait sortir. C’est un réseau qui a été sournoisement implanté et qui a commencé à fonctionner", témoigne le lanceur d’alerte. Entre 2018 et 2020, les documents prouvent que plusieurs millions de dollars auraient transité vers l’Europe et Israël malgré les sanctions.

Un virement en faveur de Marc Bonnant

Autre révélation de cette fuite bancaire, l’avocat genevois Me Marc Bonnant figure parmi les destinataires de l’argent de Dan Gertler. Le 16 avril 2018, un virement bancaire de 98'000 euros a été effectué depuis le compte de Ventora Development, l’une des sociétés de Dan Gertler. "La société Ventora est également sous sanction OFAC (Office of Foreign Assets Control) de la même façon que Dan Gertler", confirme Stéphane Hofer, expert en criminalité économique chez InCompliance. Contacté, Marc Bonnant a refusé toute interview.

Par communiqué, il déclare à Mise au Point que Dan Gertler est effectivement son client, mais que leur relation relève du secret professionnel. "Aurais-je reçu de M. Dan Gertler un quelconque versement en rémunération de mes diligences que ce versement est légitime juridiquement et économiquement fondé", précise-t-il.

La holding neuchâteloise dans la tourmente

A plusieurs reprises, Navy Malela et son collègue Gradi Koko ont tenté d’alerter la direction d’Afriland First Bank sur les irrégularités constatées, mais leurs rapports sont restés sans réponse. Menacés de représailles, ils ont fui leur pays pour se réfugier en Europe, emportant avec eux des milliers de documents bancaires. Mise au Point a pu consulter ces documents et remonter jusqu’au siège de la holding d’Afriland First Group, basé à Neuchâtel.

Mais sur place, aucune trace de banque: le siège n’est en fait qu’une boîte aux lettres gérée par une fiduciaire de la région. Contacté, le groupe n’a pas souhaité faire de commentaire et Dan Gertler, lui, réfute catégoriquement: "Ces allégations sont fausses. À aucun moment, je n'ai cherché à me soustraire ou à éviter les sanctions américaines".

Mais Navy Malela est convaincu que les dirigeants du groupe établis en Suisse étaient au courant: "Je soupçonne que la holding suisse a fermé les yeux. Si vous regardez le rapport d’exercice 2018 d’Afriland, vous allez voir qu’entre 2017 et 2018 les chiffres ont quintuplé pour certains postes. Normalement, le conseil d’administration devait chercher à voir plus clair. Pourquoi n’a-t-on jamais cherché à le faire ? C’est là qu’on soupçonne la complicité de la holding".

Cette enquête a été réalisée sur la base des documents fournis par PPLAAF, la plateforme de protection des lanceurs d’alerte africains, et en collaboration avec Bloomberg, Haarezt, RFI et Africa Confidential.