Affaire Chebeya-Bazana : vers un nouveau procès ?



Affaire Chebeya-Bazana : vers un nouveau procès ?







Les avocats des familles de Floribert Chebeya et Fidèle Bazana, assassinés en 2010, demandent la reprise complète du procès après les révélations de deux policiers ayant participé au double meurtre.

Les témoignages d’Hergil Ilunga et d’Alain Kayeye Longwa ont relancé le dossier Chebeya-Bazana, le célèbre militant des droits de l’homme et son chauffeur, tous les deux tués dans les locaux de l’Inspection générale de la police le 1er juin 2010. Ces révélations apportent des éléments nouveaux sur les donneurs d’ordres et le lieu où aurait été enterré Fidèle Bazana, dont on n’a toujours pas retrouvé le corps. Au cours d’une conférence de presse tenue ce vendredi à Kinshasa, le collectif d’avocats des familles Chebeya et Bazana a estimé que la justice devait reprendre l’ensemble de l’affaire après le fiasco du premier procès.

« Le régime a tout fait pour gêner l’enquête »

Très offensif, le président de l’Association Congolaise pour l’Accès à la Justice (ACAJ), Georges Kapiamba, a dénoncé les carences et les nombreux dysfonctionnements de la justice, qui n’avait pas pu faire la lumière sur le commanditaire des meurtres, les circonstances et le lieu où a été enterré Fidèle Bazana, porté disparu depuis le 1er juin 2010. Selon l’avocat, ce procès n’a pas apporté de réponses aux familles des victimes parce que « le régime a tout fait pour gêner l’enquête ». « La plainte qu’avait déposé la veuve de Floribert Chebeya en juin 2010 n’a jamais eu de suite. La juridiction compétente ne l’a jamais examiné ! » Des entraves à la justice qui s’expliquent par le fait que ce double meurtre serait « un crime d’Etat, ordonné par de hautes personnalités qui occupaient de hautes fonctions ».

En fuite, « Christian Ngoy est promu colonel »



L’avocat Richard Bondo a fustigé une justice « caporalisée » lors de ce premier procès. « Certains policiers ont été condamnés à de lourdes peines de prison, et à la capitale pour d’autres. Mais curieusement, au deuxième degré, on va acquitter des policiers. On va également disjoindre les poursuites contre certaines policiers qui s’étaient enfuis. Et Christian Ngoy a même été promu au grade de colonel après le procès, alors qu’il était en fuite ! » Autre anomalie pointée par le collectif d’avocats : la peine capitale de Daniel Mukalay qui a été commuée en 15 ans de prison. « Une décision qui a scandalisé tout le monde » selon Georges Kapiamba.

Numbi donneur d’ordre ?



Si beaucoup d’éléments étaient déjà connus après le témoignage de Paul Mwilambwe, témoin oculaire du meurtre de Chebeya et Bazana, l’avocat Richard Bondo note que le témoignage des deux policiers révèle d’abord que les deux défenseurs des droits de l’homme ont été étouffés et tués dans l’enceinte même du quartier général de la police dirigé par John Numbi. Hergil Ilunga et Alain Kayeye Longwa ont, comme Paul Mwilambwe, dénoncé Numbi comme le donneur d’ordre du double meurtre via Daniel Mukalay et Christian Ngoy, identifiés comme les courroies de transmission du patron de la police.

La ferme de Djidjidja « convertie en cimetière »

Le lieu de l’inhumation de Fidèle Bazana est maintenant identifié grâce aux témoignages des deux policiers aujourd’hui en exil. « A l’époque pour le lieu où était enseveli Fidèle Bazana, on parlait d’une ferme vers Mont-Ngafula, Mitendi, explique Richard Bondo. Mais rien n’avait été fait par l’Auditorat général. Aujourd’hui une lueur pointe à l’horizon. La ferme en question est la ferme de Zelwa Katanga, alias Djadjidja », un militaire qui a été promu général. Les avocats ont porté plainte contre l’officier supérieur qui serait le propriétaire de la concession. « Il doit expliquer pourquoi sa ferme a été convertie en cimetière ». Maître Peter Ngombo a annoncé que « le site est désormais sécurisé pour que des experts puissent investiguer sur le lieu ». Reste à savoir si depuis 2010, la concession du général Djadjidja n’a pas été « nettoyée » pour faire disparaître les preuves.

Numbi et Djadjidja doivent être entendus

Pour le collectif de défense des familles Chebeya et Bazana tout converge pour une reprise complète du procès. Les donneurs d’ordre Daniel Mukalay et Christian Ngoy, interpellé en septembre, sont maintenant en prison. Paul Mwilambwe, réfugié en Belgique, est prêt à témoigner, ainsi que les deux policiers en exil, disposés à répondre à la justice. Manquent à l’appel le général Djadjidja, accusé de détenir le site où a été inhumé Fidèle Bazana, et John Numbi, qui se trouve toujours dans sa ferme de Lubumbashi. Le général est désormais visé par trois plaintes pour le meurtre de Chebeya et Bazana, mais aussi pour « recel de malfaiteur », pour avoir hébergé dans sa ferme des personnes condamnés par la justice ou recherchés. Les deux généraux doivent être entendus par la justice selon les avocats.

Un climat politique favorable



Après ces nouvelles révélations sur l’affaire Chebeya-Bazana, les avocats des parties civiles ne voient pas comment la justice militaire pourrait rester muette et ne pas rouvrir le dossier judiciaire. Surtout que le vent a tourné depuis 2019 en République démocratique du Congo (RDC). Le nouveau président Félix Tshisekedi s’est émancipé peu à peu de sa coalition avec son prédécesseur Joseph Kabila. L’ancien président est cité par Paul Mwilambwe et les deux policiers comme l’ombre qui se cache derrière Numbi pour avoir demander d’éliminer les deux militants des droits de l’homme. Pour rompre avec « le système Kabila », Tshisekedi avait déjà écarté John Numbi de tous les postes de commandement en juillet dernier. L’arrestation surprise de Christian Ngoy en septembre n’est pas non plus un hasard. Et avec les témoignages d’Hergil Ilunga et Alain Kayeye Longwa, l’étau se resserre autour du général Numbi.

Des rebondissements à prévoir ?



Le vice-président de la FIDH, Paul Nsapu, pense également que « le nouveau pouvoir représenté par Félix Tshisekedi » peut changer la donne. Il demande d’ailleurs aux autorités congolaises « de s’impliquer pour le procès soit repris pour l’éclatement de la vérité ». Le défenseur des droits de l’homme et ami proche de Floribert Chebeya estime que le président congolais « doit mettre en place un système de justice transitionnelle pour permettre de conjurer certains crimes d’Etat ». Et de prévenir, que l’affaire Chebeya ne fait que commencer et ira jusqu’à son dénouement : « il y aura d’autres rebondissements ! » assure Paul Nsapu.

Un avertissement signé Numbi ?



Comme une réponse à la conférence de presse des avocats des familles, la ville de Lubumbashi a été la victime d’affrontements ce dimanche entre miliciens Maï-Maï et forces de sécurité. Deux dépôts d’armes de l’armée ont été la cible d’attaques avant un retour au calme dans la journée. Le maire de la ville a dressé un bilan provisoire de 11 morts. Mais si les assaillants ne sont pas encore tous connus, certains voient déjà dans les échauffourées de dimanche un avertissement signé John Numbi, accusé de soutenir certaines milices comme les Bakata Katanga. La réponse du berger à la bergère.