La guerre de six jours (du 13 au 19 mai 1978)

La guerre de six jours (du 13 au 19 mai 1978)



Lorsqu’en 1970, Mobutu organise des élections de mascarade à l’issue de laquelle il obtient un score soviétique, rien ne présage les difficultés à venir. Celui qui est encore général ne sait pas encore que la décennie 70 sera la plus difficile de son règne. En effet, dès 1971, l’affaire Licopa vient le secouer suivi en 1975 par le coup d’État monté et manqué avec le major Mpika comme tête de file, enfin la conspiration dite des terroristes en 1978 menée par le major Kalume.

La première menace directe qui va ébranler le régime est la guerre dite de 80 jours en 1977 ou Shaba I. Exilés depuis 1963 et dirigés par le général Nathanaël Mbumba, les Tigres katangais du FLNC (Front de libération nationale du Congo) venus d’Angola traversent la frontière et sèment le désarroi. L’armée zaïroise avec l’aide des FAR (forces armées royales marocaines) réussit à les repousser et à les bouter hors du territoire national après près de trois mois de combat acharné. Au terme de la victoire, Mobutu ragaillardi par ce succès militaire s’adresse au peuple lors d’un grand meeting au stade du 20 Mai. « Bayoki eloko » (ils en ont vu de toutes les couleurs) dit-il, convaincu que les rebelles n’oseront plus recommencer l’aventure au regard des pertes qu’ils ont subies.

L’année 1978 est l’une des plus troublées qu’est connu Mobutu. Si en février, le régime annonce l’existence d’un coup d’État avorté suivi par l’arrestation, le jugement et l’exécution des conjurés, les événements du mois de mai sonnent l’hallali dans le camp mobutiste. L’heure est grave. En l’espace d’une année, les Tigres de Nathanaël Mbumba refont surface et tiennent le régime du futur maréchal du Zaïre en haleine.

Jeudi 11 mai 1978
 Les ex-gendarmes katangais du FLNC concentrés à Caianda en Angola font un détour et s’infiltrent via la Zambie neutre à 80 km de Kolwezi. L’opération Chicapa (Colombe) vient de commencer. La traversée de la frontière zaïroise est facilitée par des hommes infiltrés dans la population. Ils sont près de 4.000 combattants, encadrés par des instructeurs cubains et est-allemands, équipés d’armes lourdes notamment des mortiers et des orgues de Staline. Le premier groupe composé d’un millier de rebelles se dirigent aussitôt vers Mutshatsha pour couper le chemin de fer. Le second contingent est sensé s’emparer de la ville minière de Kolwezi, agglomération stratégique de 100.00 habitants dont le sous-sol renferme le cuivre, le cobalt et une importante communauté européenne (belge et française) estimée à 2.500 individus travaillant pour la Gécamines.

Samedi 13 mai
Le bus de la Gécamines qui à 5h30 ramène l’équipe de nuit et la cible des tirs des rebelles. On compte des morts et des blessés. Kolwezi est en émoi et les Européens ont la peur au ventre. Si les Blancs sont surpris par la tournure brutale des événements, ils n’hésitent pas  à accuser les locaux de collaborer avec l’ennemi. A Kinshasa, Mobutu convoque le corps diplomatique et déclare : « La seconde guerre du Shaba a commencé. Dès l’aube, des unités légères des rebelles katangais ont attaqué la ville de Kolwezi. Depuis quelques semaines, nous connaissions en détail le plan Colombe, mis au point par les conseillers cubains stationnés en Angola avec la participation de l’état-major katangais de Nathanaël M’Bumba qui se prétend « Commandant en chef des forces armées populaires du Congo. » Le Guide ne demande aucune aide. A Kolwezi, les éléments des Forces armées zaïroises  organisent la défense. Mais certains parmi eux passent à l’ennemi, d’autres disparaissent dans la nature dont le général Tshikeva. Seuls, les paras de la division Kamanyola résistent dans des conditions difficiles.

Dimanche de Pentecôte 14 mai
Le président Mobutu sous-estime la situation. Il s’entretient longuement  au téléphone dans la soirée avec son homologue français Giscard d’Estaing mais à aucun moment, il ne fait aucune demande d’une intervention armée. A Kolwezi, les rebelles continuent leurs exactions. Ils pillent, violent, tuent à volonté. Les Européens sont devenus dans leur majorité otages des Tigres. Les parachutistes zaïrois largués sur la ville sont abattus en l’air par les Tigres ou fusillé à bout portant. Une partie de la 2e compagnie du 311e bataillon de paras est complètement décimée.

Mardi 16 mai
Sur ordre de Mobutu, le major Mahele, commandant du 311e bataillon parachutiste quitte Kinshasa pour Lubumbashi. Avec 200 hommes, il quitte la capitale du cuivre et fait route vers Kolwezi. Le courageux officier galvanise ses troupes au péril de sa vie. Il montre l’exemple en lançant parfois le premier l’assaut.  Mahele et ses paras atteignent non sans peine Kolwezi situé à 150 km de Lubumbashi. Ils parviennent à surprendre l’ennemi et à libérer l’aéroport signant ainsi la vraie première victoire zaïroise sur le terrain. De son côté, la compagnie du 133e B.I résiste et maintient sa présence indispensable sur le stratégique pont de Lualaba.

Entretemps, dans les parties occupées de la ville, les Tigres mettent sur  pied des tribunaux populaires avec son corollaire d’exécutions sommaires. Plusieurs otages blancs sont ensuite rassemblés dans des bâtiments publics. Devant l’aggravation de la situation, Mobutu se résigne. Lors d’une énième conversation téléphonique, il demande à son ami Giscard d’intervenir.

Mercredi 17 mai
Dans la soirée, Giscard prend la décision d’engager la France dans le conflit malgré la farouche opposition des socialistes, des communises et des syndicalistes à l’assemblée. L’intervention française approuvée par l’administration Carter, les États-Unis mettent à la disposition de la France la logistique nécessaire pour l’acheminement des hommes et du matériel au Zaïre. Des DC 8 de la compagnie UTA et un Boeing d’Air France sont aussi réquisitionnés.

Jeudi 18 mai
Mobutu s’envole pour Kolwezi et pose son avion sur la piste de l’aéroport libéré. Le président est venu personnellement féliciter le major Mahele et ses paras pour leur bravoure. Le même jour, les services secrets zaïrois interceptent un message des rebelles indiquant qu'ils se préparent à quitter Kolwezi en emmenant les Européens, après avoir détruit les installations industrielles de la Gécamines. Il faut faire vite. L’ambassadeur français à Kinshasa est chargé par son gouvernement d’informer le président zaïrois de l’opération aéroportée qui sera entreprise. L’opération Léopard ou Bonite vient de commencer. Dans la nuit, 600 bérets verts du 2e régiment étranger de parachutistes (REP) basé à Calvi en Corse embarquent pour Kinshasa. Par manque de place, ils quittent la France sans leurs parachutes. Ils vont utiliser ceux des FAZ à leur arrivée au Zaïre.

Vendredi 19 mai
Sur les 600 paras qui ont fait le déplacement seuls 400 embarquent pour Kolwezi sur quatre C-130 Hercules zaïrois et un C-130 Transall français avec seulement deux jours de vivres. Les légionnaires français sautent  sur Kolwezi vers 15h10 en prenant d’assaut les quartiers européens où ils découvrent l’horreur : des corps mutilés en état de décomposition avancée jonchent le sol, des chiens affamés dévorent des cadavres survolés par des meutes de mouches, une odeur insupportable plane dans l’air dans une chaleur accablante. La ville de Kolwezi est reprise et est sous leur contrôle. Les otages sont enfin libérés.

Samedi 20 mai
Les 200 légionnaires restés à Kinshasa par manque de place suivis par des Belges. Débute un pont aérien pour évacuer plus de 2.000 personnes en deux jours. Des avions américains assurent le transport des munitions et du matériel lourd entre la  France et le Zaïre. Les Belges quittent Kolwezi dès le 23 mai. Les Français qui sont restés sécuriser la ville et ses environs, regagnent leur pays par vagues successives jusqu'à la mi-juin. Ils sont relevés pendant un an par une force panafricaine de la paix couplée avec les FAZ. Bilan : 120 otages européens, 250 rebelles tués, 6 légionnaires tués et une quinzaine de blessés, un para-commando belge tué. La guerre éclair de Shaba II est terminée. Mobutu peut à nouveau souffler.

Nathanäel Mbumba et le FNLC

Nathanaël Mbumba est né au Katanga colonial. Il étudie chez les méthodistes américains à Sandoa. Pendant la sécession, il est chef dans la gendarmerie katangaise. Au milieu des années soixante, il est commissaire de police à Kolwezi. La brouille avec le gouverneur Manzikala l’amène en prison. Il s’échappe et rejoint en 1967 l’Angola encore colonie mieux province du Portugal où vit une importante communauté lunda mêlée aux anciens gendarmes katangais et plusieurs ressortissants de Bandundu.

Le 18 juin 1968, les hommes de la PIDE, les services secrets portugais, qui l’accueillent à bras ouvert le poussent à fonder le Front national de libération du Congo (FNLC). Auréolé de son passé dans la gendarmerie katangaise, Mbumba s’autoproclame général. Les Portugais profitent de son autorité et de son talent organisationnel pour envoyer ses troupes au front combattre aussi bien le FNLA de Holden Roberto soutenu par Mobutu que le MPLA d´Agostino Neto. La révolution des œillets et le coup d’État du général Spinola bouleverse la donne. Le colonisateur est contraint d’accorder son indépendance à l’Angola. Sur le départ, le dernier gouverneur général portugais, l’amiral marxiste Rosa Coutinho qui ne porte pas Mobutu dans cœur, conseille à Nathanaël Mbumba de changer le fusil d’épaule et de s’allier au MPLA.

Dans la longue guerre civile angolaise, les troupes du FNLC jouent un rôle important. Moyennant espèces sonnantes et trébuchantes, elles protègent les mines de diamant et les environs de Luanda, pendant que les forces du MPLA combattent le FNLA au nord, les Sud-Africains et l’UNITA au sud. Plus tard, lorsque les Cubains interviennent dans le conflit, ils utilisent l’armée de Mbumba comme fer de lance et comme unité de reconnaissance. En juillet et septembre 1976, Mbumba visite Cuba et l’Allemagne de l’Est pour demander de l’aide, prélude aux invasions de 1977 et 1978 au Shaba. Expulsé d’Angola après la guerre de Kolwezi, le général rebelle trouve refuge en Guinée-Bissau.